Football, mon amour

Football, mon amour

Le refrain est connu : il y a les footeux, et ceux qui s’en foutent. Le foot passion et le foot business, la fête et l’opium du peuple, les valeurs du sport (sa « glorieuse incertitude ») et celles de l’argent fou, de la triche et de la corruption.

Pour ce numéro d’été, C4 a choisi de ne pas jouer les arbitres. Juste quelques regards décalés, en passant, et parmi bien d’autres choses. Qu’est-ce que le foot et sa grand messe, le Mondial, peuvent nous dire aujourd’hui, sur le monde dans lequel nous vivons ? Sur ses rapports de force, économiques et géopolitiques ? Sur nos rites (le stade et ses dieux) ? Sur nos identités vacillantes qui semblent trouver, l’espace d’une compétition, le moyen de se requinquer ?

Le Mondial est né en 1930, première tentative, timide, de globalisation. Quatre ans plus tard, en Italie fasciste, Mussolini, dans une ambiance surréaliste et avec des arbitres à sa botte, s’empare de la fête pour en faire un prodigieux instrument de propagande. Une leçon qui ne sera pas oubliée : en 1970, et en 1978, les dictatures brésilienne et argentine remettront le couvert.

Aujourd’hui, dans un Brésil devenu démocratique, on n’oublie pas que ce sont des joueurs noirs qui ont inventé le dribble, et le plus beau football du monde, pour se faufiler entre des joueurs blancs médusés, sans les toucher, de peur des représailles. Garrincha, c’était le roi du dribble.

Il était boiteux, et presque analphabète. Il est mort à cinquante ans, alcoolique, dépressif et ruiné. Le stade national, à Brasilia, porte désormais son nom. Les Brésiliens en sont très fiers. Ils lui dédieront sûrement la coupe, s’ils la remportent, pour la sixième fois. Mais beaucoup d’entre eux ne s’en demandent pas moins pourquoi on a consacré autant d’argent à construire des stades, plutôt que des écoles, des logements, ou des hôpitaux.

C’est toujours ainsi, avec le Mondial : ombre et lumière, thèse et antithèse. Voyez les équipes nationales : fête collective et participation communautaire, ou chauvinisme et nationalisme ? La Belgique décline tout cela comme elle peut, à coups de chaussettes aux couleurs nationales, pour emmitoufler les rétroviseurs.

Mais les joueurs de la sélection, les diables rouges, blancs, blacks ou beurs sont tous nés en Belgique, purs produits du foot belge.

Mais les joueurs de la sélection, les diables rouges, blancs, blacks ou beurs sont tous nés en Belgique, purs produits du foot belge, d’Anvers à Liège et de Bruxelles à Saint Trond. Si cela se trouve, le lion des Flandres et le coq wallon pourront même rugir et cocoricoter ensemble. Ça durera ce que ça durera.

Fairplay vue des vestiaires Hélène Molinari

Fairplay, « l’émission de radio où l’on écoute du foot et laisse parler la musique » occupe les ondes liégeoises tous les samedis de 18h à 21h sur 48FM – 105.0MHz. Depuis quatre ans, ses animateurs reviennent sur l’actualité belge et mondiale, en essayant de se positionner sur et en-dehors du terrain : rencontre avec des « dingues de foot ».


Place du XX août, au troisième étage d’un immeuble bourgeois, juste à côté du Théâtre de Liège, se trouve le studio de la radio étudiante 48FM. Ce samedi, les animateurs de Fairplay se retrouvent pour trois heures d’émission en direct sur les ondes, mais aussi en streaming vidéo et/ou audio. Une table, quatre micros, cinq ordinateurs et Youssef à la technique. Avec son frère jumeau Aziz, ils sont à l’origine du projet né en août 2010 : « Ça faisait quelques mois que je lui (Aziz, ndlr) demandais de prendre contact avec 48FM, vu qu’il avait de bonnes relations avec la Fédé et l’université de Liège. Et une fois, en plein ramadan, pendant un après-midi bien chaud, on marchait en centre ville avec la vareuse de Zlatan Ibrahimovic, on passe devant le studio et je lui dis : “Bah, viens, on y va maintenant !” » Ils passent la porte et rencontrent Fred Cools, directeur de la radio, très vite enthousiasmé par l’idée.

Les deux frères n’en sont pas à leur premier coup d’essai, ayant déjà été animateurs pour Equinoxe FM, Radio Prima ou encore Radio Contact. « On avait monté l’idée d’une émission sport et musique, se rappelle Aziz. On a essayé pendant un an, mais il y avait tellement d’infos, d’actu, qu’on avait du mal à condenser le tout. Vu qu’on était vraiment dingues de football, on s’est dit qu’on allait revenir à notre amour, celui qu’on connaît le mieux : le foot. »

À la base, Aziz et Youssef sont accompagnés de leur frère et d’un ami. De saison en saison, le quatuor s’agrandit et accueille de nouveaux animateurs, tous bénévoles, apportant chacun leur petite touche personnelle : « Hafid, le passionné qui lit tous les magazines tout le temps, quand il peut se les offrir ; Mohammed, la quarantaine, la mémoire de l’émission et les jeux de mots à deux balles, il connaît très bien les stades ; Anthony, correspondant à La Meuse ; Antoine, étudiant en journalisme, qui commente des matchs en provinciale pour les télés locales ; Martial, “le stagiaire”, qui avait envie de devenir commentateur et acteur, dix-neuf ans, qui kiffe l’émission et qui voulait nous payer cinquante euros pour participer ! On n’a pas pris l’argent ! », détaille Aziz. Une dynamique, un collectif qui s’amuse et prend du bon temps. La force de Fairplay consiste à rendre agréable à écouter une conversation entre potes passionnés par le jeu. Le secret de cette recette tiendrait-il dans la nécessité de la discussion ? « Ça fait longtemps qu’on n’a pas profité d’un samedi après-midi. Après, vaut mieux faire ça que tourner en rond à une terrasse. Mais de toute façon si on ne le fait pas derrière le micro, on va se retrouver avec des potes à parler de foot », s’amuse Youssef.

Fairplay saison 4 épisode 33

« Il est 18h, on commence ? » – « Bah ouais les gars, on y va ! » Jingle. « On est ensemble avec vous, les auditeurs, les auditrices, Fairplay saison 4 épisode 33 ». Ils sont neuf aujourd’hui dans le studio, dont Mohammed qui est chargé de suivre la « finale » de la Liga Barça-Atlético de ce 17 mai 2014 sur son ordinateur. Les brèves de la semaine, la composition des équipes pour le Mondial, l’émission est rythmée et bien dosée entre moments parlés et pauses musicales. C’est technique, on parle tactique, statistique et parfois un néophyte s’y perdrait. « Sur Fairplay, anecdotes et leçons de vie », lance Aziz au micro. « On enchaîne, ça se joue à une touche de balle », et la parole est à Antoine : l’art de la formule et de la transition, pour une centaine d’auditeurs (les audiences FM n’étant pas récupérées, seul le streaming est comptabilisé).

En seconde partie d’émission, le rythme ralentit avec l’interview de l’invité : Maxime Cosse, champion de promotion C, meilleur buteur et meilleur passeur avec son club, le K.V.K. Tienen. On se pose avec eux, les débats sont moins vifs et Maxime Cosse prend le temps de répondre. Parfois trop, en laissant un silence sur lequel Aziz réagit, en pro : « parce qu’un blanc à la radio, c’est comme un noir à la télé, ça passe pas ! »

Une émission, un blog, Facebook et Twitter

L’émission terminée, Aziz, Youssef et les autres ont encore de quoi s’occuper. Outre la préparation de chaque épisode, il faut aussi alimenter la page Facebook, le compte Twitter et le site de l’émission : 11to11.net. « Avant on postait toutes les vidéos de tous les championnats, comme des dingues. On a posté une fois une vidéo d’un but de Ben Arfa, on a fait 90 000 vues en une nuit. On s’est dit : “Wouah, terrible, on va continuer” », se souvient Youssef. Mais cette gloire liée au nombre de clics ne les intéresse rapidement plus. « On s’est dit qu’on allait réorienter la ligne éditoriale : foot, analyse, politique, économie », précise Aziz. Ils essayent alors d’écrire un article par jour mais très vite ils se rendent compte que les articles sur Facebook sont plus lus, faisant le constat qu’en général, ce qu’on retient d’un article sur le web, ce sont « le titre, le chapeau, les citations et l’encadré. »

Chaque émission se retrouve aussi en podcast sur leur site. Là encore, l’expérience leur a aussi montré que des invités de renom n’apportaient pas forcément plus d’auditeurs. « Une émission comme aujourd’hui, analyse Aziz, a plus de succès qu’une émission avec Fadiga ou Benjamin Nicaise. Parce qu’on s’en fout un peu de Benjamin Nicaise, au fond, et nous on l’a parce que ça fait toujours nickel d’avoir un gars comme ça. On a beaucoup de mecs des quartiers : Sainte-Walburge, Bressoux, Droixhe, Seraing, Tilleur… qui jouent dans des agoraspace [terrain multisport, ndlr]. Et après t’as quelques super stars qui sortent du lot… »

L’expérience Kult Football

« La consécration ultime », selon Youssef, c’est l’opportunité laissée par Martha Regueiro, rédactrice en chef du magazine Kult, à l’équipe de Fairplay : un numéro spécial Coupe du Monde (juin-juillet 2014). « On a fait un numéro plus politique, culture et foot : Brésil, favelas, mouvements sociaux, musique, etc. On a essayé de dire des choses qu’on lit rarement, surtout en Belgique. » Une expérience en « one shot » pour le moment, comme le dit Aziz : « Ça prend beaucoup de temps et d’énergie… On arrive en fin de saison, y’a la Coupe du monde, on va souffler et on verra bien. »

Foot social et engagé

Fairplay a une vision du football et ses animateurs aussi : parler du « foot social et engagé », du foot « vrai ». « C’est parler de prévention, du fan coaching, de ce que ça représente d’organiser une Coupe du Monde, etc. Les dessous du foot, on aime bien, mais le côté Sun, people, on n’en parle pas », explique Aziz. « On parle beaucoup du football sans parler du football », ajoute Youssef. Et si c’est pour faire dire à un invité la même chose qu’il a dite dans tous les autres médias, ça ne les passionne pas. « Dire : “ouais on a pris les trois points, ouais y’a la Champions League qui arrive, y’a des blessés”, on le sait tous. En général on retire très peu d’informations dans un article ou une interview aujourd’hui. Sauf quelques exceptions. Twitter c’est devenu l’AFP de tous les francophones, tu vas chopper tes infos là. »

Leur présence sur les réseaux sociaux contribuent à leur construire une certaine renommée. Ils ont même goûté à un petit moment de gloire lors de la publication d’un de leurs articles, « Le Dé-marquage de So Foot », en juillet 2013. Ils critiquaient alors le magazine français So Foot qui aujourd’hui fait référence chez les amateurs de foot francophones. «  Les Cahiers du foot qui kiffent un de nos articles et qui le partagent sur Twitter, suivis par Libération, ça nous a rendu dingues ! » S’ils reconnaissent l’apport indéniable de So Foot à la presse spécialisée, ils regrettent « le côté bon chic bon genre, niveau Bac+5 et prétentieux » de certaines pages. Aziz qualifie même certains de ses journalistes d’« illuminés littéraires intellectuels du football », avant d’ajouter : « Quand ils sont invités sur des plateaux de télévision, ils ne disent en fait pas plus de choses que les autres… Après c’est très bien ce qu’ils font et ils ont bousculé le milieu ».

Le projet de Fairplay c’est de prendre le contre-pied de cette position en parlant du jeu avec passion mais sans enrober son discours d’un sérieux à la limite quasi académique. Pour un motif simple que nous rappelle Youssef : « Ça ne sert à rien de faire de la branlette intellectuelle avec le foot ! » Ce rôle de « critique des médias », Fairplay l’assume depuis ses débuts, notamment en invitant régulièrement des journalistes sportifs. Mais sans admiration béate à l’égard de la profession : « On a souvent fait le parallèle entre les journalistes qui sont à Matignon et les journalistes qui sont dans les vestiaires, ces journalistes en zone off, qui ont des infos et se mettent à quatre pattes devant les joueurs pour une interview. C’est du copinage, comme entre les politiques et les journalistes politiques », observe Aziz.

Inutile de l’apprendre à l’équipe de Fairplay : en foot comme dans les médias, critiquer c’est bien mais se démarquer, c’est encore mieux ! Le but du jeu, ça reste de prendre une autre position. Aziz explique : [nous sommes] « des râleurs qui ne savent pas perdre un match, des mecs qui parlent de foot, qui s’intéressent au foot, sans se la jouer trop Rodrigo intellectualisé [ndlr : en référence à R. Beynkens, journaliste et éditorialiste sportif à la RTBF]. » Pendant l’émission, il affirmait à ses auditeurs qu’ils n’étaient journalistes. En guise de réponse, il commence par citer Shurik’N, repris par IAM dans leur chanson Dangereux : « Un haut-parleur trop souvent placé au centre du viseur ! Fairplay, c’est juste une voix du football de rue. Des fois y’en a qui s’improvisent experts parce qu’ils ont lu deux bouquins. L’important n’est pas de savoir parler football, c’est de connaître le football. »

« Il faut savoir parler tactique, statistique, mais revenir surtout au côté humain aussi », ajoute Youssef.

Toute l’équipe de Fairplay a l’esprit grand ouvert et n’hésite pas à aborder des questions qui le sont rarement lorsqu’on parle football. Aucun tabou non plus, lorsqu’il s’agit d’évoquer les questions religieuses ou de revenir sur ces joueurs qui finissent fauchés après une carrière pro. « C’est notre truc aussi, explique Aziz. Quand on parle du ramadan, des gens doivent se dire “c’est quoi ces intégristes marocains derrière leur micro ?” Mais en fait ça n’a rien à voir. Un mec qui fait yom kippour ou shabbat il ne va pas jouer non plus. Celui qui fait ramadan, ça dure un mois, c’est encore plus compliqué. Ce sont des questions de société qui s’imposent aussi au monde du football. » Youssef partage cette vision : « Si tu n’aimes que le foot et que tu ne t’intéresses pas un minimum à la crise ou à la vie après le foot par exemple, ça n’a pas de sens. »

Je te vénère, je te conspue Julien Antoine

Le football professionnel est aujourd’hui un business comme un autre. Ça fait mal, mais c’est comme ça. Depuis une quinzaine d’années, le sport le plus universel et populaire qui soit, est devenu une imparable machine à fric qui bouscule tout sur son passage. Heureusement, des supporters, parfois même des joueurs, tentent de résister.


Le fan de foot, du moins celui qui prend un minimum de recul critique sur sa passion, vit un paradoxe permanent. Il soutient les Brésiliens qui manifestent contre les dépenses indécentes qu’engendre l’organisation de la Coupe de monde, s’offusque que l’argent public ne soit pas utilisé pour résoudre les problèmes sociaux, crache sur la FIFA et sur le cynisme de ses dirigeants, mais n’attend qu’une chose : que la compet’ commence pour se gaver de foot pendant un mois. Il exige du Standard qu’il garde son identité populaire, qu’il résiste au pouvoir de l’argent, mais il veut le voir rivaliser avec les plus grands clubs européens. Au quotidien, il faut concilier son amour du jeu et les excès d’un sport qu’on peut qualifier de foot-business. Oui, le foot a cette capacité d’exciter comme aucun autre, et, à la fois, de donner la nausée. Sans doute aurait-on tort, d’ailleurs, de le concevoir de manière monolithique : il n’y a pas un monde du ballon rond, mais une multitude.

Parce que jouer n’a jamais empêché personne de penser1

Dans son manifeste, le blog alternatif Moustache FC explique : « Économiquement, dans les tribunes, dans les discours politiques et dans le regard du quidam, le football a davantage évolué ces dix dernières années qu’au cours du reste de son histoire, bouleversant la philosophie de ce qui ne devait être qu’un jeu entre vingt-deux mecs en short. C’est cette mutation, génératrice de violence physique et symbolique, qui nous passionne autant qu’elle nous inquiète. » Le foot, plus que d’autres milieux, n’a pas résister aux excès qui caractérisent le grand virage ultra-libéral amorcé par toute la société. On pourrait écrire quelques lignes de plus sur le salaire scandaleux des stars, la marchandisation du jeu, la perte de l’identité des clubs qu’implique leur rachat par des investisseurs adeptes du bling bling, l’expropriation de l’âme sous le maillot à laquelle doivent alors assister des supporters impuissants, ou encore le blacklistage de ceux qui, parmi les dépossédés, osent s’imaginer pouvoir contester ces procédés (voir, par exemple, le nettoyage des tribunes d’un club tel que le PSG…).

Prenons le parti de fonctionner, dans les quelques pages qui suivent, comme si la question ne se trouvait pas (que) là.

Parce qu’il reste encore de l’espoir. Ici ou là, des supporters, et même des joueurs, résistent et tentent de reprendre la main. L’exemple le plus récent se trouve en Espagne, à Santander. En 2011, le club de la ville est surendetté. La gestion des finances est calamiteuse, voire carrément frauduleuse  : fausses factures, commissions occultes perçues sur les transferts des joueurs, contrats avec des sociétés fantômes. Les dirigeants vont même jusqu’à faire croire au rachat du club par un riche homme d’affaires indien pour faire diversion. Au final, un trou de cinq millions dans la caisse et sur le terrain, une rétrogradation en troisième division. Progressivement, la fronde s’organise. Les joueurs (qui ne sont plus payés) font monter la pression, jusqu’à refuser de jouer un match crucial de coupe d’Espagne. Les supporters prennent d’assaut la tribune présidentielle, chassant physiquement les margoulins qui avaient pris le contrôle du club.

Aujourd’hui, le Racing de Santander est au fond du trou. Mais un ancien joueur, Juan Antonio Sanudo, a été nommé président, plébiscité par un collectif de supporters et d’autres anciens. « Si le club doit mourir, il mourra » confie-t-il au magazine So Foot, « mais au moins, il mourra dans les bras de ceux qui l’aiment. »

Parce que le football est un jeu avant d’être un marché

Autre exemple fameux de résistance aux dérives : le FC United, souvent qualifié d’utopie, de manière un poil condescendante par les médias. Il a été fondé en 2005 par des supporters de Manchester United, furieux du rachat de leur club par Malcolm Glazer, un homme d’affaires américain. Pour eux, c’en était trop. Leur club était devenu une marque, le prix des places augmentait sans cesse : une désagréable impression de voir leur club dépossédé de son identité. Alors, ils prennent les choses en main en créant un club dissident, davantage en adéquation avec leur idéal footballistique. Un idéal qui repose sur sept piliers que sont, entre autres, l’élection démocratique des dirigeants par les supporters, une relation forte avec la communauté locale, le prix démocratique des places, ou encore l’attention à ne pas verser dans la commercialisation à outrance. Côté terrain, leur quotidien, ce n’est plus le top européen, mais la 7e division anglaise. Le prix à payer pour ne plus se renier.

Parce que la médiatisation du football est trop univoque pour être représentative

Nous ne sommes pas tous des supporters acharnés, prêts à tout pour sauver le foot du business à outrance. Mais nous sommes nombreux à espérer un football plus juste, plus populaire, moins pourri par l’argent. Au quotidien, la résistance s’organise aussi via les réseaux sociaux et les médias. Et le milieu du ballon rond apparaît tellement aseptisé dans sa communication, tellement peu authentique, qu’il faut pouvoir compter sur des publications qui en parlent autrement qu’à travers le prisme de la parole officielle et de la bien-pensance. Un magazine comme So Foot, ou un site comme Les Cahiers du football, traitent l’actualité du foot sur un modèle différent. Par la forme, d’abord, avec des interviews de plusieurs pages, des grands reportages, du data-journalisme, mais aussi par le ton employé. Le fan de foot, soumis à la langue de bois à longueur de journée, y trouve franc-parler, décalage, ironie, et rire nécessaires pour prendre du recul sur son sport : autant de choses qu’il ne trouvera que rarement dans les grands médias. Ces deux publications hébergent également des dizaines de blogs créés par des supporters (voir le générique en fin de dossier). Se moquant de la période du Mercato (ce marché des transferts qui excite la presse sportive et où les infos sont souvent balancées sans vérification pour vendre toujours plus), les créateurs du blog Moustache FC proposent par exemple à l’internaute de prendre la place d’un journaliste sportif via le « Mercatron », un outil qui permet de générer de fausses rumeurs de transferts. « Quitte à être mal informé, autant le faire soi-même », ironisent-ils.

Le foot-business peut se combattre grâce aux médias alternatifs, mais aussi à travers un retour aux fondamentaux du jeu et à ce qui fait que ce sport, bien qu’inventé par une élite bourgeoise, est devenu si populaire. En France, la page Facebook « Les phrases qu’on peut entendre qu’au niveau district » connaît un beau succès depuis quelques mois. Ses créateurs prennent le parti de raconter le football amateur, celui des barbecues et des terrains en pente, en compilant ces phrases que l’on entend dans la bouche des footeux du dimanche : « Vas-y mollo, je bosse lundi », « Rentre ton ventre, tu vas être hors-jeu » ou « Hey, le gardien, laisse passer le but et on te paye une bière ! ». Le tout a été décliné sous forme de livres et autres produits dérivés, que les clubs amateurs peuvent acheter à des prix avantageux pour les revendre ensuite à prix plein lors des matchs et des tournois.

Parce que le jeu sauvera peut-être le monde

Le football ne prend malheureusement que trop rarement le chemin de la solidarité. Arrivera-t-on à le rendre plus éthique ? A en limiter les excès ? Sur son blog hébergé par lemonde.fr, Jérôme Latta, rédacteur en chef des Cahiers du foot, voit lui une solution plus radicale. « Chaque semaine qui passe, le football devient un peu plus un monde sans dignité qui pratique dans l’indifférence générale l’expropriation des supporters, le dévoiement des compétitions, la trahison des maillots, la prostitution des stades, le gavage des supporters. Le seul espoir réside dans un Armageddon économique qui ravagerait cette industrie et obligerait à tout reprendre de zéro, et à protéger ce sport de telle sorte qu’il ne soit plus une proie pour des oligarques, des milliardaires domestiques ou exotiques, des fonds d’investissements, des monarchies pétrolières et des coteries affairistes. La catastrophe aurait l’immense avantage de démontrer une évidence complètement oubliée aujourd’hui : le football n’a pas besoin de tout ce fric pour être le football. »

Standard le film Hélène Molinari

Benjamin Marquet est un documentariste français. Il vient de passer plus d’un an en immersion avec les supporters du Standard de Liège. En sort un film unique qui sera présenté en avant-première aux Grignoux en septembre prochain. Rencontre.


Il y a un peu plus de quatre ans, Brieux Férot – journaliste pour So Foot, entre autres – découvre le Standard de Liège en écrivant un portrait posthume du mythique Roger Claessen. Il contacte alors son ami Benjamin Marquet, documentariste : « Il [Brieux Férot] est revenu de Liège en disant qu’il avait découvert un endroit assez incroyable et me propose de faire quelque chose avec lui. »

À la base, l’idée était de faire quelque chose sur Roger Claessen, mais très vite, les deux amis se rendent compte que « c’est un peu faiblard pour raconter une vraie histoire, ça tourne en rond sur les clichés “l’alcool, la littérature, la fête, les femmes” ».

« Mais je découvre Sclessin, les alentours, la rue Ernest Solvay et je lui dis : “Je pense que Claessen c’est mort, mais il faut qu’on fasse un truc ici”. »

Ils se mettent alors à écrire. Brieux Férot devient le premier producteur, bientôt rejoint par Daniel Marquet (père) et Joseph Rouschop (Tarantula Belgique). En décembre 2012, les choses s’accélèrent : les producteurs donnent le feu vert, et Benjamin Marquet peut partir s’installer à Liège.

Un Français parmi les Belges

Standard, le film n’est pas son premier long métrage. « Avant ça, j’avais fait un premier film avec des enfants qui voulaient devenir jockeys de course. » Pour Lads et jockeys, même principe que pour son nouveau projet : « J’ai emménagé à Chantilly, le plus gros centre d’entraînement de chevaux de course en Europe, pendant un an. Et ce à travers un processus et une volonté que je voulais appliquer à tous mes documentaires : l’immersion la plus totale, pour essayer de capter “certaines vérités”, l’essence de ce qu’est la vie des gens dans les aspects qui m’intéressent. »

Sachant qu’il voulait faire du cinéma et pour réussir à réaliser ce genre de film, il a fait le choix de faire des études de sociologie et d’anthropologie à l’Université de Nanterre. Son but était d’être capable de s’intégrer dans n’importe quel milieu et d’acquérir une certaine méthodologie. « Je crois énormément à “l’observation participante” et je reste persuadé que tout bon documentariste doit en passer par là. Je ne dis pas que ma méthode est la meilleure, mais tu es obligé de passer par une compréhension qui ne doit pas être théorique. À partir du moment où tu demandes aux gens de t’offrir une partie de leur vie, intime la plupart du temps, tu es obligé de le faire d’une manière juste, en passant du temps avec eux. Les journalistes avec leur micro qui agressent, qui viennent donner les réponses à la personne qui est devant… » Benjamin Marquet construit ainsi une démarche visant à prendre le contre-pied de cette posture journalistique : « J’ai mis dans le film deux séquences de journalistes qui pour moi sont symptomatiques du problème de l’image contemporaine dans son rapport à des sujets filmés ».

Septante heures de rushes

« Le premier jour de tournage, je crois que c’est le 1er décembre 2012, on tourne la Saint-Nicolas des enfants, avec le Hell Side et le Fan Coaching. » Il est accompagné d’un cadreur et d’un ingénieur du son, et ce premier jour se révèle un peu « chaotique » : « On prend nos marques, on ne sait pas ce qu’il se passe, mais au final la séquence est dans le film, une super belle séquence. » Au fur et à mesure, Benjamin Marquet réalise qu’il a envie de prendre la caméra en main, et se met à filmer et à cadrer. Il deviendra seul cadreur pour la suite du tournage.

Une seule caméra pour une septantaine d’heures de rushes et un résultat de près d’une heure trente à essayer de comprendre ce que signifie être supporter de foot. « J’étais parti pour faire un film sans interview. J’aime les documentaires qui se racontent dans l’image, sans voix omnipotente qui vient te raconter ce que tu dois comprendre. » Pour préparer au mieux son tournage et avant de débarquer avec sa caméra sans savoir où il mettait les pieds, le réalisateur a produit un énorme travail de repérage et d’écriture en amont. Avec l’aide de Brieux Férot, il a ainsi choisi ses « personnages » : Nadine, Sébastien et ses enfants, Francis, Chris et sa fille Lily, les ultras Inferno 96… « Quand je prépare mes films, je fais beaucoup d’interviews enregistrées avec un micro, sans caméra, parce que j’ai besoin de matière textuelle. Finalement ça a été plus compliqué à mettre en place sur ce tournage parce qu’ils avaient leur vie personnelle, leur boulot, la famille. En plus, j’avais des personnages un peu partout en Belgique. Je me suis rendu compte que leur vie dans le civil a disparu au fur et à mesure que je me concentrais davantage sur ce qui avait un rapport au stade ou au Standard. J’ai passé énormément de temps sans caméra avec eux. Au total, la caméra est peut-être là 5 à 10% du temps. »

Des histoires d’enfance

Le personnage de Francis a été le déclencheur dans l’écriture du film. « C’est une vraie mémoire vivante du Standard de Liège. N’importe quel match, n’importe quelle année, il sort le score, les buteurs, etc. Son plus beau souvenir, il le raconte dans le film, c’est le match du titre potentiel pour le Standard. Il raconte, calmement, que c’est la première fois qu’il a vu les larmes de sa mère. J’ai compris que l’enjeu, pour tous ces gens, était là : des histoires d’enfance. Après, je pouvais demander à n’importe qui à Sclessin de faire un récit de son premier match : il te le raconte, précis. Pour 80% des gens, c’est un moment d’enfance, mais d’autres, eux, y sont venus plus tard. » Benjamin Marquet réussit à faire transparaître ces histoires personnelles de façon sobre, au moyen de séquences intimistes.

Sa démarche : le quotidien

Découvrant la ligne éditoriale de C4, traversée par l’exploration du quotidien, Benjamin Marquet avoue s’y reconnaître complètement : « À chaque, fois je m’intègre complètement au quotidien des autres. Une fois qu’il est acquis, j’ai besoin d’en partir et d’en créer un autre. De me re-déraciner. En plus, je vais filmer dans des endroits où ces enjeux de déracinement ne sont pas des problèmes, parce qu’au Standard, les gens sont enracinés. L’enracinement, la conscience de son existence, de son être, de son passé, sont des choses que j’adore voir. Et après, si j’en fais des films, c’est encore mieux. Ces termes, “explorateur du quotidien”, je pourrais me les appliquer aussi, ça me parle. »

Autre aspect fondamental dans la démarche du réalisateur : son positionnement par rapport au sujet. « Je suis conscient des a priori, du sens commun qui peuvent exister : c’est aussi un outil de travail dans tes interrogations par rapport aux gens. Il faut assumer d’être candide : tu te mets dans une position d’enfant, et ça marche. » Cette position, il n’était pas difficile de la prendre pour aborder ce documentaire sur les supporters de foot, puisqu’il ne connaissait rien, ou pas grand chose, de cet univers particulier. « J’allais voir le PSG avec mon père quand j’étais gamin parce que mon père bossait chez Canal+, mais j’étais “foot nanti”. J’allais bouffer des petits fours à la mi-temps avec Denisot. Mais le vrai monde des supporters, quand j’arrive ici, je n’y connais rien. C’est Brieux qui m’a fait une formation en accéléré sur la différence de culture entre le mouvement ultra et le mouvement hooligan, et sur les différentes typologies et sociologies qu’on peut trouver dans un stade de foot. Et après le travail de terrain, j’ai compris ce que c’était, j’ai compris qu’aller au stade, ce n’était pas juste aller voir un match de foot : c’est bien au-delà. »

Il a notamment pu faire une découverte fondamentale : « Beaucoup des clichés véhiculés sur le foot sont des conneries ». Alors certes, « on gueule comme des malades, on fait des doigts d’honneur, on est une autre personne, c’est vrai », mais il faut néanmoins prendre le temps de poser un autre regard. « Quand tu comprends pourquoi tu gueules comme un malade, pourquoi tu es un autre toi pendant nonante minutes, le cliché peut raconter autre chose. Quand tu ne fais pas cet effort, ce n’est qu’une bande de sauvages. Il y a un côté animal. Beaucoup de gens sont violents dans un stade, mais pourquoi ? Qu’est-ce que ça raconte ? On est dans une société violente. On est le produit de notre société. Aujourd’hui, je pense que le stade de foot est sociétalement important : heureusement que ça existe et qu’il y a encore des clubs comme le Standard de Liège ! »

Du candide au supporter ultra

Après un an d’immersion, Benjamin Marquet s’est pris au jeu ! La ferveur qui brûle dans l’Enfer de Sclessin aura eu raison de lui. « C’est terrible. Il y a le capo avec le mégaphone des ultras et je braille. Depuis que j’ai posé la caméra, je suis à tous les matchs et je chante comme un malade. J’aime le sport, j’aime le foot, j’aime les mouvements de foule. Dès qu’il y a du monde et une ferveur, ça me plaît, donc je me suis senti super à l’aise. »

Sans l’anticiper, Benjamin Marquet a adhéré à son sujet en le filmant. Il ne craint pas de l’assumer. Néanmoins, une question le travaille un peu : « Est-ce qu’un jour je serai capable de filmer un sujet vis-à-vis duquel je suis en totale opposition, en réaction ou auquel je n’adhère vraiment pas ? Ce n’est pas ma personnalité. Je suis plutôt en empathie et je pense que naturellement, je ne vais pas vers ça. Maintenant, il y a mon côté un peu militant qui peut me donner le désir de le faire. Je vais avoir envie d’aller me confronter à un truc violent et en mettre plein la gueule. »

En attendant, il aura trouvé au Standard de Liège « un quotidien qui en plus a ce truc de grandeur. » Impossible de résister : « Il y avait trop de choses que j’aimais, que j’ai aimées et auxquelles j’ai adhéré. Je n’ai aucun problème avec le fait que ça devienne partisan ou subjectif, c’est comme ça. Mais avec la volonté d’être toujours le plus juste possible. »

Le mécène est toujours le douzième homme Stephan Verpoorten

Le football régional amateur est-il si différent du foot de haut niveau? Point de vue jeu, certainement. Mais financièrement, n’est-ce pas, en définitive, la même chose?


Loin de la Coupe du Monde et des Diables Rouges, il y a le foot amateur. Celui qu’on pratique dans les « petites divisions ». Loin de la Coupe du Monde et des Diables Rouges ? Pas tant que ça finalement, pour ces petits clubs qui, en ce mois de juin ou de juillet, profiteront de l’événement planétaire pour organiser des soirées « Mondial » ou qui, plus simplement, allumeront la télé de leur buvette sur le Brésil afin que ceux qui participent à leur barbecue n’en perdent pas une miette. Barbecue organisé pour faire rentrer de l’argent bien sûr.

L’argent.

Vu tout ce qu’on entend en permanence dans les médias, voilà bien quelque chose qui différencie profondément le foot d’en haut (celui des pros, du Mondial, des coupes d’Europe ou des « ligas »), du foot d’en bas.

Profondément ? Peut-être pas tant que ça, finalement. Point de vue argent, le foot d’en haut n’est pas si différent que ça du foot d’en bas. Sans commune mesure, ça oui. Très différent, non.

« Mon fils ? Il joue en équipe nationale U17. Il est bon, mais il est bon à l’école aussi. Le foot pro ? ça n’a pas l’air de l’intéresser. Il vise plutôt une carrière en P1 ou en promotion, à côté de ses études et de son boulot. Vous savez, avec ça, il pourra payer sa maison comme l’a fait un collègue à moi il y a quelques années ». Une maison, une belle maison, il pourra se payer, le fiston de ce parent d’un jeune joueur du RFC Liège. Une maison qu’un footballeur pro, lui, s’il mène une belle petite carrière, pourra se payer en quelques mois, voire en quelques semaines s’il est très bon.

Sans commune mesure donc, l’argent dans le foot d’en haut et dans le foot d’en bas.

Mais différent, non. Dans son rapport au sport proprement dit, le foot d’en bas n’est pas financièrement si différent du foot d’en haut. Dans nos petits clubs, il y a aussi des « Abramovic » (le milliardaire russe patron de Chelsea en D1 anglaise) : il y a des dirigeants qui peuvent se payer l’équipe de leurs rêves, et d’autres qui ne peuvent pas. Et, comme dans le foot d’en haut, cela fait des championnats à deux vitesses.

Combien de riches présidents n’ont-ils pas repris un club en P4 et mis le paquet pour voir leurs couleurs entreprendre une irrésistible ascension, de deux, trois, quatre ou cinq divisions en quelques années à peine ? Sans rivaux, ou quasi, dans les séries qu’ils ont traversées.

Oui, dans le foot amateur comme dans le foot pro, dans le foot d’en bas comme dans celui d’en haut, c’est l’argent qui fait la différence. L’argent présent partout. Car le foot est un sport qui, même très bas dans la hiérarchie, peut être une source de revenus non négligeable pour celui qui le pratique. En 3e provinciale, il est des gars qui touchent de substantiels « défraiements ». Primes de match comprises, cela peut monter jusqu’à 1 500 euros par mois. On en connaît.

Ce n’est pas pour rien que, depuis quelques années, le fisc s’intéresse de près, de très près parfois, aux ASBL qui gèrent les clubs de foot amateur. Jusqu’à bien bas dans la hiérarchie. Pas mal de clubs de P2 ont été contrôlés ces dernières années.

Un contrôle qui éclaircira, c’est sûr, certaines choses.

De là à écrire que cet intérêt de l’administration va dissoudre l’espèce de flou artistique financier qui règne généralement au sein des clubs (flou entretenu depuis des années par la complicité du monde politique vis-à-vis du football : c’est quand même un des rares sports où des hommes politiques influents qui sont, sur le côté, dirigeants de foot, paient leurs joueurs en noir sans que cela n’émeuve personne), il y a un pas. Mais quand même. Les clubs savent désormais qu’ils ne peuvent plus faire n’importe quoi. Ou, en tout cas, qu’ils doivent éclaircir certaines choses. À l’heure où l’UEFA essaie (ou fait semblant) de mettre de l’ordre et de veiller au fairplay financier au sein des grands clubs européens, il se pourrait bien que la vigilance de l’administration fiscale vis-à-vis des clubs ait le même effet à l’échelon du foot amateur chez nous, obligeant les dirigeants à gérer les choses autrement.

C’est parce qu’il a eu un redressement fiscal la saison passée que le club de Hannut, en P2 liégeoise, a été mis en liquidation. L’équipe dirigeante qui vient de reprendre son matricule est toute nouvelle. Elle sait à quoi s’en tenir.

Mais cette nouvelle ère de transparence – appuyée par les communes, qui exigent elles aussi davantage de clarté en échange des infrastructures qu’elles laissent à disposition des clubs – a cet effet pervers qu’elle met encore plus sous pression les clubs qui vivent ou survivent sans gros mécène, sans « Abramovic ». Elle met sous pression les clubs qui vivent grâce à de petits sponsorings, à des rentrées buvettes et à un lot d’activités diverses (soupers, soirées dansantes, tombolas, brocantes, tournois de sixte, belotes, etc). Un contrôle fiscal sur ces clubs peut vite avoir quelque chose d’infernal et de démotivant pour des dirigeants par ailleurs déjà tout occupés à de multiples tâches pour faire rentrer de l’argent (en P1 liégeoise, il y a trois ans, le club de Vyle-Tharoul a organisé trente et une manifestations sur toute la saison !)

Et donc, comme dans le foot de haut niveau, le fossé se creuse entre les clubs qui ont la chance d’avoir, derrière leur comité, une manne céleste – en la personne d’un président, d’un dirigeant ou d’un riche mécène – et ceux qui font rentrer de l’argent comme ils peuvent, se voient contraints de tout déclarer et peuvent difficilement proposer des défraiements mirobolants à leurs joueurs. Les mécènes, indépendants de toute structure, n’ont aucun compte à rendre car on pourra faire tous les contrôles qu’on veut, on pourra difficilement embêter le généreux « donateur » qui glissera dans une enveloppe de beaux billets pour services rendus. Du reste, comme le disait un président de promotion : « C’est mon argent, j’en fais ce que je veux, non ? »

D’où l’importance – exactement comme au haut niveau – pour les petits clubs ambitieux mais dépourvus de généreux mécènes, d’avoir de la réserve, c’est-à-dire une bonne école de jeunes qui leur permettra, non pas de rivaliser, sans doute, avec les « millionnaires » d’à côté, mais de tenir la route . C’est un peu le Standard par rapport à Chelsea. Le Standard est obligé d’utiliser les jeunes de son académie là où Chelsea, bien sûr, a le choix de le faire ou non. Alors bien sûr, le jeune issu d’une bonne école des jeunes ira sans doute vite voir ailleurs, dans un club où on saura lui offrir la meilleure valorisation financière pour ses brillants débuts dans le monde senior. Mais si le club formateur a de la réserve, il pourra sortir d’autres jeunes, qui à leur tour partiront quand ils auront prouvé quelque chose.

Un supporter d’un club qui mise beaucoup sur les jeunes (Wanze-Bas-Oha) proposait il y a peu de créer deux compétitions senior à part : une pour les clubs « à budget » dont l’école des jeunes est le cadet des soucis, et une pour les clubs sans énormes moyens mais formateurs de jeunes. Difficile à appliquer évidemment, surtout quand le nombre d’équipes diminue constamment (dans la province de Liège, sept équipes ont disparu ce printemps-ci). Mais significatif des questions que se posent beaucoup d’amateurs.

Longtemps sport roi – seul sport même pour beaucoup – et donc tout englué dans les défauts de son monopole, le football est en train de remettre en question ses modes de fonctionnement. Davantage d’ailleurs grâce à des éléments extérieurs – le fisc – qu’à toutes ces histoires de fairplay financier avec lequel on a l’impression que l’UEFA se donne bonne conscience. D’ailleurs, en Espagne, Barcelone et certaines de ses stars – entre autres – viennent de se faire rattraper par l’administration fiscale espagnole. Il est trop tôt pour dire si ça va changer des choses. Mais le foot d’en haut n’est décidément pas si différent du foot d’en bas.

Le foot ce gymnase ouvrier jadis Jean-François Gava

Les plus cyniques et les plus critiques s’entendent généralement à concevoir le football comme une vaste entreprise visant à détourner le prolétaire de la révolution. Il se produirait comme spectacle, distraction : opium du peuple. D’autres, intellectuels mais amoureux du jeu, ne nient pas cette dimension mais complexifient la donne : le match permettrait aussi l’organisation et l’expression de la classe ouvrière. Retour sur un insoluble débat.


Loin de nous de nier ici que les rivalités engagées dans le football débordent largement le cadre des conflits de classe qui s’y superposent parfois, et remontent le plus souvent sans doute à des temps bien plus anciens que la société industrielle – ne fût-ce que parce que les clubs ouvriers, à supposer qu’il y en eût, étaient et restent forcés de s’affronter entre eux et que, si les jumelages entre tifoseries 1 ne sont pas impensables (ils existent encore), non seulement ces derniers peuvent ne pas correspondre au clivage de classe, mais d’autres types de rivalité submergent aisément ces improbables solidarités. Les rites immémoriaux de rivalité tribale (ou même clanique – pensons seulement au Palio de Sienne) ont toujours contribué à la formation du sentiment de l’indissolubilité du nous, comme Clastres l’a montré dans son Archéologie de la Violence. Ces rites, puissamment à l’œuvre dans les tentatives supportrices modernes de recomposition de nous urbains ou sous-urbains, se passent presque volontiers du prétexte sportif, au point que les gangs d’ultras s’affrontent non seulement en dehors des stades, mais, eu égard aux festivités sportives, superbement à contretemps ; cela n’ôte certes rien à la vertu des buts marqués çà et là et des victoires sur le véritable terrain de sport, qui saupoudrent cette vie du nous de joies bien nécessaires, puisque la substance de ce nous s’absorbe pour ainsi dire entièrement dans le rituel guerrier et par conséquent dans l’hommage dû aux chefs. L’on voit là que rien de bien révolutionnaire ne peut sortir de la vie commune des gangs d’ultras – pas plus que de groupes communistes entièrement dévoués à la lutte armée, d’ailleurs, comme l’écrivain Erri De Luca le soupçonnait déjà, qui préféra le noyau festif sauvegardé de Lotta continua 2 à n’importe quelles Br 3. À l’ère de la décomposition systémique qui caractérise un capitalisme ne prospérant comme le charognard que sur le mort, ces rites ont cessé de revêtir toute signification de classe. Le hooliganisme n’a pourtant pas toujours été le fin mot du rituel footballistique.

Formulons donc l’hypothèse que, sous l’apparence écaillée de l’innocuité ludique, le foot a pour une part au moins été, purgatoire des passions, le théâtre cathartique de l’antagonisme de classe à la charnière des siècles industriels passés. Anti-brechtien par excellence et bien aristotélicien (c’est-à-dire purgatif), il a fourni à la classe ouvrière (et pourquoi pas laborieuse en général) les moyens d’une revanche imaginaire et festive sur la défaite effective et ordinaire des jours ouvrés au service de la machine ou de la terne paperasse. Un peu de mauvais brechtisme a toujours poussé au mépris d’un jeu où s’engloutirait en pure perte le plus clair d’une énergie pourtant bien nécessaire à l’émancipation sociale. Ainsi, il eût fallu choisir entre sévère politique et frivole divertissement.

On discutera peut-être l’analogie, mais, au contraire, un Wilhelm Reich, un Otto Gross encourageaient la classe ouvrière à se livrer sans réserve à l’érotisme afin précisément qu’elle puisse passer à autre chose sans frustration : chez Reich, loin de constituer une gabegie, la satisfaction érotique contribuait à la reconstitution des forces propres. De même, la satisfaction imaginaire n’est pas qu’une décharge inutile. La réjouissance renforce, si la défaite ne mine pas davantage. Peu importe que son combustible soit une représentation (mais elle n’est jamais cela seulement) plutôt que l’affaire elle-même –̶ comme si cette dernière était vierge de représentations : qu’on pense à la saturation théâtrale de toutes les révolutions, depuis la française jusqu’à la chinoise. Le jeu n’est jamais seulement décharge, mais également toujours en même temps recharge, création de potentiel. Pas de révolution sans théâtre, ce gymnase herméneutique, ce laboratoire du déchiffrement ; pas de théâtre qui ne se poursuive toujours en elle comme interprétation effective des situations, jugement, découpage.

Le propre de la revanche théâtrale que le foot rendait possible tenait à ce qu’elle s’arrachait sur le terrain de la noblesse non déléguée du geste guerrier, par contraste avec la brutalité lâchement sous-traitée des méthodes dont l’adversaire faisait preuve dans l’enceinte productive de la vie quotidienne – tout en fournissant l’occasion d’une décharge revigorante, celle du fantasme de la revanche politique elle-même : comme une pièce de Brecht. À la défaite sur le terrain du pouvoir, l’on répondait (ou tentait de le faire) par la victoire sur celui de la puissance gymnastique, qui était en même temps la promesse d’une revanche politique future. La joute était censée répondre à la violence sociale, et l’humilier du prestige de la dépense qui y avait cours, tout en fourbissant discrètement, de cette violence, une victorieuse régurgitation à venir. Ainsi, dans les mêmes bourgs et villes s’opposaient régulièrement des équipes patronales et des équipes ouvrières. Il va de soi que le patronat tentait de relever le gant de la riposte sportive et de s’imposer aussi sur ce terrain.

Les clubs de foot ouvriers, se proposant au théâtre du sport, sans le savoir, de faire pièce à la théorie anti-cathartique que Brecht concocterait pour le théâtre tout court – le sien, qui démentirait tout autant ladite théorie – furent fondés en contrepoint aux clubs patronaux, dédiés explicitement, comme Trotsky n’a pas manqué de le relever, mais aussi comme Helenio Herrera l’a reconnu explicitement, à la décharge pure et simple des tensions antagoniques où le corps ouvrier, comme société sans classe d’une classe effectuant sa mue en tombant précisément sa carapace de classe, tenait l’un des pôles, opposé à ses propres décomposition et déchéance dans le service du machinisme capitaliste. Le foot, dans cette optique, loin de se substituer à la lutte de classe, mais tout en ménageant l’occasion d’une décharge cyclique à l’excédent ordinaire des tensions résultant de la mise en présence de ce corps avec la machine, était censé favoriser en son gymnase moderne, par l’aiguisement du sens de la lutte, la consolidation, dans le chef même du corps en question, de la capacité à appréhender et à résoudre à la fin l’antagonisme à son avantage. Ce projet a échoué et la ‘puissance’ de corruption de l’adversaire, imposant le professionnalisme, paracheva la séparation entre joueurs et supporteurs, mais le showbiz capitaliste porte encore les traces de cet antagonisme ancien, le plus souvent à l’insu de publics descendant de la classe ouvrière, mais désormais prolétarisés et, par conséquent, dépourvus du sentiment d’appartenance à une contre-société empruntant provisoirement l’enveloppe de la classe subalterne.

C’est en Italie que ces clivages nous semblent particulièrement perceptibles encore de nos jours. Prenons le seul exemple de Milan – mais ceux de Gênes et de Turin, autres grandes villes du triangle industriel nordiste, le seraient sans doute tout autant. Que le magnat-malfrat Berlusconi soit le patron de l’AC Milan fait accroire aux observateurs lointains que ce club est celui des gens chic à Milan. Tout au contraire, l’AC Milan est historiquement le club des casciavit, selon l’expression de leurs rivaux de l’Inter, c’est-à-dire des tournevis en patois milanais, autrement dit, de la classe ouvrière. Ce sobriquet a entretemps été adopté par les supporteurs de l’AC Milan, revendiquant bruyamment leur orgoglio casciavit (l’orgueil tournevis), et traitant en retour les supporteurs rivaux de bauscià, c’est-à-dire à peu près de m’as-tu-vu, ou de reîtres arrogants. Qu’un important club d’ultras continue à l’ère Berlusconi, ce Berlusconi si peu suspect de sympathies communistes, de s’appeler brigate rossonere, brigades rouges-noires (selon les couleurs de l’AC Milan), par allusion à peine voilée aux Brigades rouges, est tout à fait éloquent à cet égard ; par ailleurs, les ultras de l’Inter sont jumelés avec ceux, peu recommandables, de la Lazio Roma, connus pour afficher sans détour leur nostalgie du mussolinisme, voire du nazi-fascisme de Salò. Rien de ceci n’est fortuit.

Gageons que des exemples de ce genre se retrouvent un peu partout en Europe. Mais tout près de chez nous, il suffit de relever que le club disparu de Waterschei, sis à Genk, portait sur son blason le tonitruant acronyme de THOR, qui au-delà la mythologie germanique, signifiait tout bonnement Tot herstellen onze rechten, (jusqu’à la réhabilitation de nos droits). Nous avons ici un cas de fondation explicitement ouvrière d’un club de football. Coïncidence, il est vrai exceptionnelle, entre la fondation d’un club et l’intention politique de ses fondateurs et supporteurs, le cas de l’Inter de Milan est le fruit d’une scission d’avec le Milan FCC 4. Il y a donc dans ce cas une extériorité au moins originaire à toute politique ; le conflit social ne trouve sur le terrain de/du foot qu’à rebondir, pour ainsi dire, tôt ou tard.

Quoi qu’il en soit, la magnanimité spectaculaire de la chorégraphie guerrière, qui alliait courage et finesse, force et élégance, était à la fois exercice de puissances qui appelaient symboliquement, tout en en compensant l’absence, ces autres puissances de faire et d’agir refusées dans l’enceinte non-ludique de la production de valeur, et anticipation grisante d’une puissance politique rêvée ; elle cède désormais le pas à la mesquinerie revendiquée du non-panache. Au déploiement des puissances d’agir et de faire, le capitalisme opposait déjà, dans la vie sérieuse, la machine qui broie les aptitudes et encage les énergies ; il fallait encore que son triomphe ‘descende’ sur le terrain de jeu – Berlusconi scende in campo 5 .

L’existence même de l’Inter de Milan, désormais prolifique ascendance de toutes les mourinheries Real-istes ou Chelséates 6 et dont Herrera, sinistre promoteur du catenaccio 7 , ne fait qu’accomplir l’essence bauscià, est la preuve que le capitalisme morne et rabat-joie attendait son heure dans la sphère de jeu, qui lui était jusque-là restée extérieure, pour y installer enfin, là aussi, la mesquinerie du principe de rentabilité et de la compétitivité malhonnête, le succès à moindre coût et la rétribution de la bassesse. La haine du libre jeu, le triomphe gratuit, poursuivi pour lui-même jusque dans le jeu lui-même, couronne désormais sans partage le néant de puissance, là où, à la gloire du vainqueur, participait comme de juste la vaillance du vaincu.

Tous les matchs racontent Greg Pascon

Propos recueillis par Hélène Molinari

Aujourd’hui encore, plusieurs millions de matchs de football auront lieu à la surface du globe. Quelques-uns seulement feront l’objet d’un récit, très souvent formaté pour entrer parfaitement dans les pages sportives des journaux d’informations ou dans les colonnes de la presse spécialisée. Un dispositif d’archivage et de médiation si sélectif appliqué sur une pratique aussi populaire mérite sans doute d’être attentivement remis en cause. Là pourrait se trouver le point de départ de « Mémoires du football », dont nous rencontrons deux des membres.


Initiateur de ce projet avec Eric Dederen et Alapha Sanou Gano, Jacques Faton situe d’emblée l’ampleur du problème dans toute sa dimension quotidienne : « On ne raconte pas qu’on a marqué un but entre deux anoraks. Pourtant, on a une mémoire physique, corporelle. À certains moments, on réalise des choses qui semblent exceptionnelles mais on ne parle pas de ça ». Et pourtant, nous le savons tous : on s’en souvient ! Et parfois même très bien. Inutile d’amasser les preuves, quelques lignes dans entre deux cadres {quelques notes à partir du football} provoqueront immédiatement notre adhésion :

« Un entretien avec le meilleur ami de mon beau-frère.

J’avais 8 ans.

J’ai fait un arrêt extraordinaire, je ne sais pas comment, j’ai plongé, j’ai sauvé le ballon !

C’était au parc à Verviers.

Je pourrais même te montrer les arbres avec lesquels on faisait les goals ».

Jacques Faton, lui-même praticien de ce qu’il nomme « la bagatelle la plus sérieuse du monde », sait combien sont nombreuses les rencontres qui passent à l’oubli quand elles mériteraient la postérité. Il sait l’importance, esthétique, de cette méprise : « […] Regarder ces jeunes (ou ces moins jeunes) qui jouent : on ne rigole pas  ! Parce que quand on joue, on pense à la rapidité de la passe, la pensée doit suivre le geste et l’ensemble donne lieu à des constructions exceptionnelles. À force d’observation, je vois qu’il y a des choses qui se passent. Une sorte de jubilation, une pensée instinctive, qui va très vite ».

Les mouvements des joueurs et les phases de jeu décrivent des graphiques, Jacques Faton parle à leur propos d’une sorte « d’écriture automatique ». Dans une autre note du l’ouvrage précédemment cité, il écrit  : « Un patron (Burda moden1) qui reprend le tracé des coutures pour la confection d’un chemisier et fait penser aux déplacements d’un ballon pendant la durée d’un match ». L’enjeu consiste à saisir « cette sorte de jubilation, cette pensée instinctive, qui va très vite ». Et pour ce faire, il s’agit de transformer, d’aiguiser et d’outiller le regard qu’on porte sur le jeu.

Dans LAAR, qui signifie « regarde » en langue peule, Jacques Faton et Eric Dederen récoltent les traces de l’activité footbalistique, d’abord sur le sol européen – photos de goal et de ballons abandonnés forment le support d’une archéologie du présent. Ce travail de radiographie se poursuit ensuite à Dakar. Des dessins et des photos reproduisent les situations, les terrains et les postures. Les témoignages les commentent. Leur méthode, qui applique un protocole à cette pratique des plus quotidiennes consistant à se réunir pour taper dans une balle, se donne à voir dans Inven/terre d’Eric Dederen.

Lire ces livres, discuter avec leurs auteurs et saisir qu’il faut pouvoir prendre la mesure de ce qu’il peut y avoir de poétique dans n’importe quelle partie de foot, s’impose comme un impératif dont les implications portent au-delà du terrain de jeu. Eric Dederen trace la perspective dans laquelle il faudrait replacer un projet tel que « Mémoires de Football »  : « Aujourd’hui, on s’occupe de la création archivée. Or, on est tous créateurs et les dessins des enfants, par exemple, on ne s’en occupe pas. C’est un lieu de connaissance. Pourtant, on ne va pas l’installer dans un lieu de culture, on ne va pas les mettre dans le musée, où se trouvent les éléments d’une culture ».

Le foot, celui auquel on joue tous les jours en bas de chez soi ou dans le bout de pré devant le supermarché, est victime de cette même disqualification. Quand il suffit qu’un petit groupe d’individus place quelques repères sur un terrain pour le transformer en une sorte de théâtre.

Pour donner – enfin – au foot la place qu’il occupe effectivement dans la culture telle qu’une communauté la conçoit au quotidien, « Mémoires du football » ne ménage pas sa peine. Il y a donc eu les livres, nous en avons évoqué plusieurs. Des films ont été produits, on pense notamment à « La rue de perle ». Dans ce court-métrage d’animation de 1991, un groupe de jeunes Molenbeekois raconte leur pratique du jeu, les dangers que représentent les voitures, la fois où Bouda Nabil a dû escalader le mur de l’école pour aller rechercher le ballon qu’il y avait expédié, ou encore la manière dont ils s’y prennent pour résoudre l’épineux problème de la formation des équipes quand on a un nombre impair de personnes voulant participer au match. Ce récit mettant en scène des petits bonhommes de plasticine aura demandé six mois de travail, dans un atelier animé par Eric Dederen. Ce dernier a également conçu la dernière en date des treize expos déjà présentées dans le projet  : “Archéologie de l’imaginaire” est actuellement à voir à l’occasion de « Trésor ? / Trésor ! Archéologie au coeur de l’Europe » au musée royal de Mariemont.

Avec le foot, à Bruxelles comme à Dakar, jamais la matière ne manque. La principale difficulté consiste à savoir susciter les témoignages. Puis à concevoir les modalités d’un récit qui parvienne à suivre leurs implications. Prenons pour exemple CAN 86. Jacques Faton nous explique le processus qui débouche sur un film et sur une expo  : « on a demandé aux gens qu’on rencontrait de nous raconter leurs moments foot. Ils répondaient : la CAN 86. Il s’agit de la première fois qu’une coupe d’Afrique a été diffusée à la télé et le Sénégal avait une bonne équipe. La population avait carrément dû se cotiser pour financer leur expédition en Egypte ! Et les joueurs vont se faire éliminer après une défaite contre la Côte d’Ivoire. Le drame. Il y a même eu des émeutes dans la rue. Un événement incroyable. On a enquêté sur cette mémoire du foot. Rien, pas d’image ! Après six mois, tout ce sur quoi nous avions réussi à mettre la main était une photo floue d’un but marqué contre l’Egypte. On a fini par gêner beaucoup de gens, notamment quand on a découvert que la télévision sénégalaise n’avait plus les vidéos des matchs car les cassettes avaient été réutilisées ! Et pour finir, une amie qui a retrouvé une cassette vidéo de la victoire contre l’Egypte… Elle l’a acheté sur un marché à un gars qui gardait ce genre de choses. Cette mémoire matérielle se retrouvait là, par hasard ».

Aujourd’hui, il nous faut juste une connexion internet pour revoir la totalité de la campagne des Diables Rouges lors du mondial Mexicain. Une compétition qui a eu lieu trois mois après la CAN 86 !

Au-delà de la question de l’archivage, c’est toute la manière dont on pratique le jeu en Afrique (et surtout à Dakar) qui retient l’attention des membres de « Mémoires du Football ». Jacques Faton raconte  : « Tout Dakar est une sorte de terrain de foot. Des échanges de ballon partout. Des goals en dur, avec deux cailloux, au milieu d’une piste. Et puis on joue en fonction de l’heure aussi : à 5h il fait moins chaud. D’un point de vue médiatique, il y a les navétanes (tournois de quartier, organisés hors fédération) qui deviennent plus intéressants que le championnat officiel et dépassent les enjeux du foot. Il y tout le rapport aux marabouts, aux mauvais sorts lancés à l’adversaire, etc. Il y a des matchs entre femmes mariées et femmes célibataires par exemple. Des tas de pratiques étonnantes propres à la vie là-bas ». Et Eric Dederen de préciser : « si on regarde bien, on verra que ce genre de pratique existe ici ; il y a, sur certains terrains (aménagés ou non), des tournois qui opposent des équipes venant des différentes communautés africaines ». On ne le répétera sans doute jamais assez  : LAAR !

Et puis, il y a la manière de concevoir cette chose fabuleuse que reste le ballon, de l’appréhender comme véritable objet transitionnel. Eric Dederen, qui les récolte lorsqu’ils ont été abandonnés après avoir été usés jusqu’à la corde, frappés par des milliers de coups de pied, détaille l’action de cette sphère magique sur son environnement, humain ou non  : « une fois abandonné, la végétation entoure le ballon, créant une forme. Des d’animaux vont y développer de la vie, il va devenir la maison d’une limace, un abreuvoir pour oiseaux ». Et d’ajouter : « on a vu des gens qui jouaient avec la mer, ils tirent et les vagues ramènent la balle. D’autres jouent avec le vent. La semaine passée, j’ai vu cette vidéo avec ce gars qui vit avec des lions depuis des années : il faisait du foot avec eux ! ».

Au moment de se quitter, nous évoquons ce lieu mythique qu’est la buvette : construction en bloc peint qui s’élève, seule, mais décidément, au milieu du pré. On se dit que ce serait là l’endroit idéal pour organiser une projection des films de « Mémoires de Football ». On vous tiendra au courant…

Sur le pas de la porte, Jacques Faton et Eric Dederen nous livrent une conclusion, comme une consigne pour réussir à bourlinguer à la découverte du monde  : « presque partout, le foot peut servir de porte d’entrée. Il suffit de trouver où on joue et, à partir de là, on peut faire un premier pas dans la société ».

Et ce voyage peut commencer au coin de la rue…

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